

Chaque matin, j’emprunte la ligne de bus A pour me rendre au travail. La marche commence devant la gare et mes yeux se posent sur un quartier et ses invisibles, sa désolation, ses injustices… Le quartier Nord, un quartier au nord de la ville sans doute semblable à d’autres quartiers nord…A peine sur le trottoir, une première demande de petites pièces, pour manger où pour autre chose…
L’escalator, lorsqu’il fonctionne aspire les navetteurs vers la lumineuse dalle de la gare ou pas encore éveillé, on se retrouve dans un brouhaha étrange, tout semble tonctionner au ralenti dans un monde pourtant toujours plus rapide.
Les baffles égrainent les retards et les suppressions de trains, préviennent de la présence de pickpocket puis dans un craquement se taisent un peu. Quelques pas sous les néons et d’autres mains se tendent, d’autres sollicitations, toujours et toujours. Une odeur écœurante de gaufres flotte dans l’air humide et froid, la sortie nord est proche. Le jeudi, un accordéon égaie un peu l’atmosphère. La lumière est plus faible, encore des sollicitations avant de franchir la porte vers les escaliers qui mènent à la porte du Nord. Je descends les escaliers sales où une odeur d’urine règne chaque matin.
Enfin, je sors de la gare… Bienvenue au nord du nord de la ville, quartier délaissé, oublié, repoussé, repoussant… Comme des zombies de nombreuses personnes errent autour de cette sortie, la nuit a été longue, froide, humide et arrosée pour la plupart d’entre elles. Je traverse la rue et la remonte, rapidement, je passe devant le plus grand bâtiment du quartier, sinistre avec son parking réservé au personnel de l’endroit, le drapeau tricolore flotte fièrement sur la façade… La prison
Je croise un ou l’autre bistrot glauque, des kebabs, une sandwicherie, pas encore ouverte… Parfois, un graffiti égaie un mur et offre une seconde d’évasion. Surtout bien regarder où l’on met les pieds, car au nord, les pavés des trottoirs ont tendance à se faire la malle, les flaques prennent leur place… Je tourne à droite, au loin, on aperçoit des cités-dortoirs, elles aussi à l’abandon, loin du centre-ville, le plus loin possible… C’est ce parcours quotidien que j’ai voulu montrer dans ces photographies, ces endroits délaissés, ces personnes abandonnées, oubliées, invisibilisées. Un appareil simple, sans mise au point, du film très contrasté, à peine viser, ne pas s’arrêter, ne plus réfléchir, constater, simplement constater, ne porter aucun jugement.
Comme un chien errant, attiré par les lumières, les odeurs, les gens… Et après.
Janvier 2025
Half-frame 35mm • Washi film


























